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Pour en finir avec la peine de mort : le cas Romell Broom

Pour en finir avec la peine de mort : le cas Romell Broom

Aujourd’hui, 10 octobre, c’est la Journée Mondiale contre la peine de mort. A cette occasion, Amnesty International organise des rassemblements un peu partout. A Toulouse, ce sera à 18h30 place Saint-Georges. A cette occasion, Aurélien Zolli lira ce texte qu’il a écrit, et présentera deux trois petites choses. On vous y attend !

Je m’appelle Romell Broom et je suis un rescapé. Ou plutôt je suis un sursitaire. Je suis le premier condamné à mort à survivre à son exécution aux Etats-Unis depuis 1946.
Mort le mardi 15 septembre 2009, voilà ce qui aurait dû être écrit sur ma pierre tombale. Cela faisait déjà vingt-cinq ans que je ne vivais plus, que j’attendais dans ce qu’on a appelle le couloir de la mort. Il n’y a pas de couloir, il n’y a qu’une cellule. La veille, on m’avait amené au pénitencier où je devais être exécuté, dans l’Ohio. Ici, on fait les choses bien, on fait des injections létales. Les partisans de la peine de mort vous diront que c’est propre, humain. Humain, le personnel l’était, on me proposait du café, des boissons, on me parlait. Je savais que j’allais mourir. Est-ce que je l’avais accepté ? Pas sûr. Je l’avais compris, en tous cas.
La veille, une infirmière était venue examiner mes bras, et avait trouvé deux veines sur le droit et deux autres sur le gauche.
Le matin, j’avais lu l’acte de condamnation à mort. C’est la dernière chose qu’on lit, la dernière chose qu’on fait même. Mais, comme souvent, la procédure avait été retardée car la cour de révision examinait un dernier recours déposé par mon avocat. C’était long, et plus le temps passait, plus mon espoir grandissait que les juges accèdent à la requête. Mon avocat vint me dire que non, la cour ne révisait pas le jugement. L’exécution aurait lieu, rien ne pourrait maintenant l’empêcher.
Afin de ne pas faire durer trop longtemps la préparation de l’exécution en face des spectateurs, journalistes, avocats, officiels et famille de la victime, l’Etat de l’Ohio a décidé que les infirmiers devaient poser les cathéters dans la cellule. Trois gardiens, le chef du pénitencier et deux infirmiers, un homme et une femme, sont donc venus dans cette cellule minuscule. J’étais allongé comme ils me l’avaient demandé.
L’infirmière tenta par trois fois d’atteindre la veine principale de mon bras droit, mais échoua. Dans le même temps, l’infirmier faisait la même chose sur mon bras gauche, sans parvenir non plus à poser le cathéter. Après ces six piqures, on me dit de me reposer un peu. J’eus droit à deux minutes et trente secondes de sursis. Puis l’infirmière ré-essaya, deux fois dans le bras gauche. Elle toucha probablement un muscle. La douleur me fit hurler. Mais elle recommença sur le bras droit, trois fois. Elle parvint à trouver ma veine, enfin, mais au moment de poser l’intraveineuse, elle l’avait à nouveau perdue. Du sang coulait sur mon bras. Quand un gardien lui demanda si elle allait bien, elle répondit non et quitta la pièce. Un gardien dit« C’est difficile pour tout le monde », puis il suggéra de faire une nouvelle pause. Un autre gardien vint, tapa sur mon épaule et me dit de me relaxer. J’étais tendu, et la douleur était immense. Je ne pouvais plus bouger mes bras.
L’infirmière revint avec des serviettes chaudes, sensées me décontracter. Elle me fit un massage au bras gauche. Quatre nouvelles fois, elle me piqua au bras gauche. Elle me dit que l’héroïne avait avait causé trop de dégats à mes veines. Je ne me suis jamais piqué, je n’ai jamais pris d’héroïne, alors cette remarque me mit en colère et je lui dis. Mais je ne lui en voulais pas. Je tentai même de l’aider en lui indiquant ma veine, en tendant mes bras et en serrant mes poings, sans succès.
Le chef proposa une nouvelle pause. C’est là que j’ai craqué, je me suis mis à pleurer parce j’avais vraiment mal. J’ai demandé qu’on interrompe le processus, je voulais voir mon avocat. Le chef me répondit de m’asseoir : ça favoriserait la circulation du sang. La chef infirmière entra dans la cellule. Elle s’attaqua à ma cheville droite. L’aiguille toucha un os, c’était atroce. Puis, pendant que l’infirmier s’acharnait sur cette cheville, l’infirmière chef tenta de me piquer un peu plus haut sur la jambe gauche. Elle partit après avoir, elle aussi, échoué. L’infirmier retenta deux fois de me piquer à la main droite, puis il sembla abandonner. Les officiels discutaient entre eux, commentaient la situation, disaient qu’ils voyaient bien mes veines.
Le chef me dit qu’il allait suspendre l’exécution, et partit prévenir le gouverneur qui accepta de la différer d’une semaine.
J’avais été piqué au-moins dix-huit fois en moins de trois heures. Je fus conduit à l’hôpital pour être soigné, afin d’être en forme pour mourir. Mon corps resta longtemps douloureux, je pouvais difficilement bouger mes membres. L’exécution fut reportée sine die : l’Ohio, devant le scandale suscité par ma souffrance, a décidé de changer de méthode d’injection. Au lieu de trois piqures, il n’y en a plus qu’une : le premier exécuté après moi n’a subi que neuf tentatives, et il est mort.
Moi, j’attends. Et j’ai de la chance. Je sais qu’en 2006, un autre condamné à mort, Angel Diaz, avait lui aussi eu des problèmes lors de l’injection : l’aiguille avait traversé ses veines et les produits avaient été injecté dans ses muscles : l’anesthésiant n’avait pas été efficace, le produit paralysant n’avait pas plus fonctionné. Seul le poison l’avait brûlé de l’intérieur, le laissant souffrir plus d’une demi-heure avant que son agonie prenne fin. Je m’appelle Romell Broom, je suis noir, je suis un citoyen des Etats-Unis, et j’ai peur car je sais que je devrai revivre ça un jour, peut-être la semaine prochaine.


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